Faute de vitamine B12, plusieurs expériences prématurées d’alimentations strictement végétales ont eu des conséquences dramatiques. La découverte de la vitamine B12 en 1948 n’a toutefois pas immédiatement permis de remédier à la situation. Encore fallait-il surmonter la barrière psychologique parmi les populations concernées, dont la crédulité a été exploitée par des entreprises principalement commerciales (vendre des produits qui ne fonctionnent pas tels que les germes de blé, la spiruline, le nori, les extracteurs de jus, etc.), à grand renfort de comparaisons avec les herbivores.

HerbeBien que le modèle animal (expérimentation) soit vivement combattu par les véganes, pour des raisons éthiques et scientifiques, des comparaisons anatomiques invraisemblables ont réussi à faire des victimes. Nous sommes donc contraints d’insister sur le fait que le système digestif de l’espèce humaine est différent de celui des herbivores. Les ruminants disposent d’estomacs à plusieurs compartiments (système polygastrique), au sein desquels des bactéries productrices de vitamine B12 se multiplient lentement (elles mettent jusqu’à quarante-huit heures), c’est-à-dire bien avant que le bol alimentaire ne soit envoyé vers les sites d’absorption intestinaux. L’espèce humaine est différente des ruminants comme les vaches, les girafes, les chèvres, les moutons et les cerfs.

Cæcotrophie, merci à Marguerite & Cie

Les herbivores monogastriques (qui ne disposent pas d’estomacs à compartiments) développent des stratégies différentes pour digérer les fibres cellulosiques et pour satisfaire leurs apports en vitamine B12. Par exemple, les lapins ont un cæcum extrêmement développé. C’est une excroissance intestinale, une poche profonde (cul-de-sac) par laquelle les fluides alimentaires peuvent faire un détour, avant de regagner le reste du côlon pour êtres évacués. Grâce à la population bactérienne qui se développe tout au long du détour cæcal, les fluides alimentaires finissent par contenir des quantités substantielles de vitamine B12. Ils présenteront une forme différente des crottes habituelles, en petites grappes avec une odeur caractéristique : les cæcotrophes. Au sortir du cæcum, les cæcotrophes sont évacués par un côlon de dimensions limitées jusqu’à l’anus. C’est là que les lapins, les musaraignes, les marmottes, les castors, les chinchillas et les lièvres les collectent, afin de les ingérer de nouveau. Leur vie dépend des nutriments obtenus par cette cæcotrophie (vitamine B12).

Cæcum de chevalPlusieurs herbivores monogastriques ont développé un cæcum très large ainsi qu’un côlon beaucoup plus long, qui leur permettent de ne pas avoir à pratiquer la coprophagie, comme les chevaux (illustration ci-dessus), les zèbres ou les éléphants.

L’espèce humaine n’a pas de système polygastrique contrairement aux ruminants. L’illustration ci-dessus (intestin large humain) démontre également que notre cæcum est de très petite dimension, contrairement à celui des herbivores monogastriques. Nous ne sommes pas des herbivores. Nous ne sommes pas autosuffisants en vitamine B12.

Plusieurs études ont analysé les fèces humaines. Les premiers résultats ont laissé planer un doute, parce que les méthodes d’analyse ne permettaient pas de distinguer la véritable vitamine B12 des analogues. Les analogues sont des molécules sans activité vitaminique aucune. Les méthodes de mesure usuelles comptabilisent les analogues, faute de pouvoir les différencier. Certains systèmes analytiques permettent toutefois de faire le tri entre les différentes molécules : jusqu’à 98 % de la vitamine B12 ingérée par les humains est dégradée en analogues, probablement en raison de l’agressivité des milieux et des fluides digestifs, ainsi que de l’activité de la flore intestinale. Le système digestif des humains dégrade la vitamine B12, plutôt qu’il n’en produit. L’idée selon laquelle le système digestif de l’espèce humaine serait capable de produire suffisamment de vitamine B12 est réfutée [1].

Comme le prouve l’étude du régime de l’Alléluia, le crudivorisme végétalien mène tout autant à la carence en vitamine B12 que l’ensemble des alimentations végétales non complémentées [2]. La pureté d’une lumière intestinale prétendument détoxifiée par l’herborisation du bol alimentaire ne transforme pas l’humanité en espèce herbivore pour autant. Soumettre le corps humain à la carence systématique ne le rendrait pas plus résistant, bien au contraire, puisque l’organisme n’a aucun moyen de compenser l’affaiblissement programmé. Nous avons besoin de consommer de la vitamine B12 comme de respirer. Les études sur les véganes ne cessent de confirmer que tout espoir d’autosuffisance a été évincé : faute d’une complémentation adéquate, ou de produits enrichis consommés en quantités suffisantes, tous les véganes développent une carence en vitamine B12 [3].

Fraude de Victor HerbertConnu pour ses positions démesurément opposées au véganisme, Victor Herbert semble avoir publié des fraudes dont la teneur rappelle bizarrement l’expression anglophone eat your shit (littéralement « mange ta merde ») ! Il a effectivement prétendu que des véganes anémiés auraient été soignés avec succès par l’administration orale de vitamine B12 extraite de leurs propres excréments [4]. Herbert cite une étude à l’appui de ce propos, mais celle-ci ne relate strictement rien de tel. L’autrice chercheuse avait travaillé sur un projet très vaguement apparenté de 1949 à 1951. Il s’agissait d’injections intramusculaires de vitamine B12 d’origine fécale, conduites à Oxford sur des personnes qui n’étaient pas véganes. Il s’agissait de personnes atteintes d’anémie pernicieuse [5]. L’erreur de Herbert est d’autant plus grossière que le principe de l’anémie pernicieuse est précisément d’empêcher l’absorption de la vitamine B12 par voie orale. N’absorbant pas la vitamine B12 qui se trouve dans les produits d’origine animale composant leur alimentation, les fèces des personnes atteintes de cette maladie rare (maladie de Biermer) restituent forcément une partie de la vitamine B12 ingérée.

Fraude de Victor HerbertDans la section suivante, Herbert répète exactement le même schéma, en prétendant qu’un groupe d’Iraniens véganes n’auraient pas développé les symptômes d’une carence en vitamine B12 parce qu’ils auraient consommé les légumes sales d’un potager enrichi avec leurs propres excréments [4]. De nouveau, l’étude citée à l’appui ne relate strictement rien de tel. L’auteur chercheur de cette étude n’avait travaillé qu’à des choses très vaguement apparentées en 1960, mesurant des taux sériques (analyse qui ne fait pas la différence entre les analogues et la véritable vitamine B12), d’éleveurs iraniens tout au plus flexitariens, sans qu’il soit jamais question de potager enrichi ni de légumes sales [6].

En raison du message sémantique sous-tendu, cette suite d’erreurs peut être suspectée de fraude intentionnelle. L’expression anglophone eat your shit s’utilise vulgairement pour accuser une personne de mensonge. Victor Herbert adressait parfois très ouvertement ce genre d’accusations aux véganes qui, à cette époque, ne fournissaient effectivement encore aucune preuve tangible quant à la validité nutritionnelle des alimentations végétales (faute d’avoir suffisamment participé aux études nutritionnelles) [7]. Dans une publication scientifique, un comité de lecture ne peut toutefois pas valider des propos si ouvertement outranciers. Victor Herbert a pernicieusement contourné cette difficulté en pratiquant la fraude scientifique. Les conséquences furent désastreuses, car il n’en fallait pas moins pour que l’idée soit naïvement reprise par les auteurs véganes, puis mise en application par les familles en toute bonne foi. Plusieurs témoignages de carences en vitamine B12 subséquentes ont été recueillis en France, car des véganes espéraient encore couvrir leurs besoins avec les légumes de leur potager bio. Les travaux de la Société végane française ont également permis de relier le drame d’une fillette carencée au mythe des légumes du potager : retard de croissance, chute soudaine du système immunitaire suivie du développement d’une pneumonie, coma, décès. La carence en vitamine B12 a été déterminée au cours de l’autopsie [6].

Bouse de Yak

Malgré la fraude, le propos de Victor Herbert a inspiré une recherche d’enrichissement des végétaux par l’utilisation d’un fumier animal [8]. Les expériences n’ont pas été concluantes :

  • Le fumier d’origine animale n’est pas une solution acceptable pour les véganes, en tant que sous-produit de l’exploitation animale.
  • Environ 98 % de ce que l’on croyait être de la vitamine B12 dans le fumier animal est en réalité, là encore, composé d’analogues.
  • L’absorption par capillarité radiculaire n’a pas fonctionné pour le soja, prouvant que certaines plantes n’absorbent strictement rien.
  • Une faible absorption indifférenciée (analogues + B12) par capillarité des épinards a été exprimée par poids de matière sèche (17,8 ng/g), qui, transposée en poids de matière fraîche (90 % d’eau au minimum) et corrigée par soustraction des analogues, impliquerait une consommation dépassant toute capacité digestive quotidienne de l’espèce humaine (63 kg), sans préjuger la biodisponibilité, qui peut s’avérer nulle.

Il n’en fallait pas moins pour qu’une mauvaise interprétation induise des personnes en erreur. Des expériences identiques avaient pourtant été menées avant 1965 :

« Étant donné que seule une fraction de la vitamine B12 du fumier peut être absorbée jusqu’aux feuilles, celles-ci ne peuvent pas constituer une source. Des expériences menées au Centre de recherche sur la nutrition végétarienne ont démontré qu’il était nécessaire de faire tremper les plantes dans des solutions de vitamine pure, bien plus riches que le fumier ne l’est, afin d’obtenir des feuilles riches en B12 » (Frey Ellis et al., « Modern Veganism », The Vegan, hiver 1965, p. 30).

Les expériences d’enrichissement des sols agricoles en vitamine B12 ont échoué à plusieurs reprises. Au-delà de la consolidation de cette conclusion à trente années d’intervalle, les retours concernant les carences en vitamine B12 développées par des véganes démontrent que les légumes sales du potager bio ne constituent pas une source de vitamine B12. Les expériences prématurées de végétalisme strict au xixe siècle indiquent également que les choses n’étaient pas différentes avant l’arrivée des pesticides. Des carences en vitamine B12 ont été développées malgré une consommation de végétaux cultivés localement, bien avant que les guerres mondiales n’entraînent des cortèges de tracteurs et de traitements chimiques dans leur sillage.

Les intestins et les sols sains n’ont jamais pu constituer une source de vitamine B12.

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NOTES

[1] Allen RH, Stabler SP. Identification and quantitation of cobalamin and cobalamin analogues in human fecesAm J Clin Nutr 2008;87(5):1324-35.

[2] Donaldson MS. Metabolic vitamin B12 status on a mostly raw vegan diet with follow-up using tablets, nutritional yeast, or probiotic supplements. Ann Nutr Metab 2000;44(5-6):229-34.

[3] Les études convergent depuis longtemps sur ce thème, en voici trois récentes :

[4] Herbert V. Vitamin B-12: plant sources, requirements, and assay.  Am J Clin Nutr 1988;48(3 Suppl.):852-8.

[5] Callender ST et al. Anti-anaemia activity of faecal extract from pernicious anaemia patientLancet 1949;2(6567):57.

[6] Cf. comptes rendus d’assemblée générale de la Société végane française.

[7] Herbert V., « Vegan diets are lethal » (archive), Letter to the editor, New York Times, soumis le 2 mai 1999.

[8] Mozafar A. Enrichment of some B-vitamins in plants with application of organic fertilizers. Plant and Soil 1994;167(2):305-11.